samedi 2 octobre 2010

La plus riche des richesses…















Deux ou trois idées fixes me poursuivent depuis quelques jours. Je vous les livre dans le désordre. On verra ensuite si elles méritent de figurer dans ce blog, sous une tentative d’intitulé commun.

1. D’abord, un mot à propos de Morrissey. Je ne sais pas si vous l’avez repéré, mais moi, cette semaine, j’ai aimé ce travail de compilation vidéo des Inrocks sur leur site internet : on y trouve 13 clips (ou montages d’images), correspondant à la liste des 13 chansons préférées de tous les temps de l’ancien chanteur des Smiths - une liste qu’il a composée et transmise au magazine on-line anglais The Quietus.

Personnellement, j’ai pris plaisir à découvrir cette liste, et à regarder les vidéos ad hoc compilées par les Inrocks. Même si Morrissey ne me passionne plus depuis longtemps. Même si ses dernières sorties médiatiques sentent affreusement mauvais (est-il vraiment raciste ? On va vraiment finir par le croire…). Mais là, quand il fait ce qu’il sait faire le mieux, c’est à dire parler musique, parler depuis l’intérieur même de son immense amour pour la musique, alors Morrissey reste un ami.

Cette liste est atypique. Elle n’est pas moderne, elle n’est pas monstrueusement rétrograde non plus (quoique mélancolique). Elle est, c’est tout. Elle est sa liste. On y découvre des choses (j’avoue que je ne connaissais que 9 titres sur 13, et que le très kitsch titre de Mr Bloe ne me manquait pas !), on en re-découvre d’autres.

Un peu plus tôt, le Moz avait publié la liste de ses 13 albums préférés de tous les temps. Liste moins étonnante, mais toujours aussi personnelle... Pourquoi ce besoin, aujourd’hui, de consigner ses amours musicales en listes de treize entrées ? Je n’en sais rien. Mais j’aime ces deux listes. Notamment parce qu’elles sont courtes. Et qu’elles donnent envie d’écouter ces disques.

Riche, Morrissey l’est assurément. Mais de toutes ses richesses, son amour pour la musique n’est-elle pas la plus grande ?


2. Riche, je ne l’étais assurément pas quand j’ai acheté le premier album des Smiths, chez le disquaire Monique Bouvier, avenue de Grammont, à Tours, le jour de sa sortie, en 1983. Je l’attendais depuis une semaine, le vendeur avait promis qu’il arriverait ce matin-là, et c’était juste. J’étais là à l’ouverture, pour être sûr d’avoir l’un des cinq exemplaires livrés.

Je me vois encore rassembler les 62 ou 63 francs que coûtait l'objet tant désiré, la veille au soir, dans ma chambre. Le lendemain, en sortant du magasin, j’étais fauché, mais TELLEMENT RICHE. J'avais enfin ce fichu disque...

Je me demande souvent quel rapport je pourrais bien avoir à la musique si j’avais 15 ans aujourd’hui. Si je baignais dans cet océan de fichiers mp3 qui est devenu le quotidien facile, banal, de ces petits ados d'aujourd'hui dont Morrissey pourrait presque être le grand père (ou un grand oncle anglais un peu décalé). Il y a longtemps qu’on ne compte plus ses économies des deux derniers mois pour aller, fébrilement, chez le disquaire indépendant (amis disquaires, tant regrettés, rest in peace) de sa ville de province. On télécharge, on s’échange. Au mieux, on puise dans la discothèque des parents (activité joyeuse). On est, d’une certaine façon, dans une sorte de richesse, une opulence de musique(s) ; mais à tout choisir, je crois que je préfère la pauvreté heureuse de mon adolescence. Chaque disque vinyle se méritait, se rêvait, se désirait longuement. Et je ressens quelque chose du même ordre quand je vois la liste des disques de Morrissey : son amour de la musique est lié à la rareté, au côté assez exclusif de son rapport à ces chansons. Et soudain je me dis que Morrissey ne doit pas avoir beaucoup de tendresse pour les fichiers mp3...


3. Une image me vient à l'instant. Je pense à François Marie Banier : vous savez, l’ami très pressant de la plus riche vieille dame de France. Banier et ses milliards. Banier et ses œuvres d’art probablement gardées dans des coffres de banque. Sa généreuse amie a confirmé cette semaine qu’elle ne voulait plus le voir. Qu’il était trop fatiguant. Les liens sont coupés.

Donc il fait quoi, maintenant, Banier, avec son magot accumulé ? A quoi bon être aussi riche si on termine seul, lâché par tout le monde ? ... Banier, c'est comme un ado qui aurait tous les fichiers mp3 de la Terre contenus sur 100 énormes ordinateurs dans son salon de 400 mètres carrés. Sauf qu'il n'aurait plus personne avec qui écouter de la musique... Je l’imagine chez lui, cloîtré, sans doute même déprimé.

Il est richissime, mais tellement pauvre. J’ai presque de la peine pour lui. Presque.














4. Avec 49 Swimming Pools, nous avons joué à Lille, au Splendid, jeudi soir. Excellente soirée, qui fut aussi l’occasion de revoir un chic type que nous aimons beaucoup, Olivier Libaux, l’ex-Objet devenu moitié couronnée du projet Nouvelle Vague. Après le concert, dans les loges, on a pu discuter longuement, c’était vraiment plaisant. Olivier, que nous connaissons depuis presque vingt ans, nous a raconté sa vie ces dernières années, ce succès fou dans 25 pays du monde, les 650 ou 700 concerts partout dans le monde, avec Nouvelle Vague, depuis leur premier album. Cet homme-là n’a pas changé d’un gramme, il est toujours aussi modeste et chaleureux. Lui aussi a un rapport très riche à la musique. Il travaille sur son nouvel album perso (en parallèle à Nouvelle Vague). Et comme nous avons passé les jours précédents en studio, nous même, nous avons un peu parlé de ça également. Du travail en studio, de l'écriture des chansons. Des conditions de sortie des disques. Et de notre souhait, avec mes deux camarades de 49 Swimming Pools, d’une absolue indépendance. Pour nous : une necessité totale. Et... la plus riche des richesses.


5. Le lendemain matin, alors que nous quittions Lille, je repensais à cette soirée, à cette conversation avec Olivier. Et je me disais que même si Nouvelle Vague connaît des joies commerciales que nous ne connaitrons sans doute jamais, nous avons, nous, le privilège incroyable d’avoir, chez Fabien, notre propre studio. Là où tant de groupes doivent économiser pendant des mois avant de se payer des sessions d'enregistrement, nous avons ce luxe incroyable d’avoir au cœur de notre trio un musicien-producteur s’étant bâti un fabuleux outil de travail au cours des années. Pendant que j’achetais des centaines de disques, Fabien achetait des micros, et encore des micros. Et il montait le lieu de ses rêves, à son rythme, sans jamais perdre le cap.

Et si nous ne sommes pas exactement riches ni l’un ni l’autre (et je vous rassure : le troisième côté du triangle, Etienne, n’a jamais reçu de don, lui non plus, d’aucune vieille dame fortunée domiciliée à Neuilly-sur-Seine), eh bien nous avons cette richesse qui n’a pas de prix : une amitié indéfectible et un studio où nous travaillons vraiment bien, sereinement, à notre rythme. Et ça vaut bien des disques d’or et 650 ou 700 concerts partout dans le monde...


6. Un dernier mot, dans ce désordre que j’assume à peu près… A Lille toujours, après le concert, deux jeunes filles (14 ans ? 15 ans ?) nous ont demandé de signer leurs billets de concerts. Nous l’avons fait tous les trois, avec un petit mot, et elles avaient l’air incroyablement contentes. Parfois, on signe des disques, des affiches, mais là, c’est juste ce petit billet paraphé qu’elles voulaient ramener chez elle. Je ne suis pas sûr qu’elles aient notre disque, et peut-être n’ont-elles tout simplement pas les moyens de se le payer (à leur âge non plus, je n'achetais pas encore de disques). Mais peu importe : j’aime plus que tout l’idée qu’un tel moment de vie, strictement non marchand, puisse avoir lieu, et le sourire que je leur ai rendu était sans doute aussi chaleureux que ceux qu’elles nous ont adressés... Et à l’heure qu’il est, le billet signé est sans doute punaisé sur le mur de leur chambre, en souvenir d’une belle soirée.

Or, voyez-vous, des moments comme celui là, tout simples, gratuits, juste humains, je ne suis pas sûr que François Marie Banier, si riche, mais tellement pauvre, en ait connu beaucoup dans sa vie... •


PS : ma fille m'informe à l'instant que 2% des coiffeurs américains ont déjà été trainés en justice en raison de coupes de cheveux ratées. Et je pense que vous aviez autant que moi besoin de le savoir... Non non, ne me remerciez pas, c'est tout naturel.