jeudi 18 novembre 2010

Le regard de l'enfant











J'adore cette photo.

Elle date de 1964 ou 65. Elle a été prise aux Etats-Unis, par Bob Bonis, qui fut alors, là-bas, le "tour manager" des Rolling Stones. L'homme étant aussi photographe amateur - doté d'un sacré talent, de toute évidence -, nous lui devons cette géniale photo, laquelle figure parmi 2700 clichés réalisés sur la route, ces années-là. 2700 photos qu'il n'a pour ainsi dire jamais montrées, et dont une sélection figure dans un livre paraissant ces jours-ci outre-Atlantique.















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Sur la photo de Jagger avec son très jeune "fan", on est frappés par l'impression de tranquille connivence qui les unit. Deux hommes, un tout petit, et l'autre âgé d'une vingtaine d'années, si calmes, si proches, mais qui ne se connaissaient sans doute pas trois secondes plus tôt, et ne se sont certainement plus jamais vus ensuite.

L'image a probablement été prise à l'occasion d'un de ces "meet and greet" auxquels les jeunes Stones devaient encore se conformer. Je me demande quel souvenir le gamin peut garder de ce moment. Ce qu'il a signifié pour lui... Sans doute beaucoup. Mais comment en être sûr... ? L'image a sa part de mystère.

Le hasard a voulu que je parle de l'impact de la musique sur les enfants (et les ados) lors d'un déjeuner, il y a quelques jours, avec Simon Raymonde. Comme vous le savez peut-être, Simon, 48 ans, fut membre des Cocteau Twins avant de devenir le fondateur et l'âme du label Bella Union (l'écurie des Fleet Foxes, de Midlake, de Laura Veirs...). Alors que nous parlions du rapport des "kids" aux disques (et aux mp3, à iTunes, aux clips, etc), il me confiait qu'il avait eu une conversation assez déboussolante avec son fils, qui a, je crois, 16 ans.

Le fils de Simon aime le rock. Il va voir des concerts, mais surtout, il est scotché à son iPod. Et alors que son père, musicien émérite et donc patron du plus beau label anglais des dernières années, lui posait la question : "c'est qui, tes groupes préférés, en fait ?", son ado de fils lui a fait cette réponse qui l'a séché sur place (de même qu'elle m'a glacé lorsqu'il m'a raconté la scène") : "comment ça, mes groupes préférés ??? Tu veux dire... mes chansons préférées ?"

"Non", a repris Simon. "Je veux bien dire : tes groupes préférés ??"

"Mais papa, je n'en ai pas, de groupes préférés ! On s'en fout, des groupes, non ? Moi, ce que j'aime, c'est les chansons. Pas les groupes...".

Les chansons... pas les groupes. Comme on dit en anglais, "I see his point". Oui, je vois ce qu'il veut dire, le fils de Simon. Je perçois l'idée, le concept. Et je ne suis pas choqué de ces mots, mais plutôt un peu triste. Pour lui. Pour cette perte. Cette perte de sens dont il n'a pas idée. Ce trésor (aimer un groupe, le suivre, lui être fidèle) qu'il ne tiendra sans doute jamais dans ses mains.

Triste, aussi, parce que ces mots sont frappés d'une désarmante sincérité. A un tel point qu'il ne comprenait même pas la question de Simon... A l'époque où la musique ne se consomme presque plus qu'en petites tranches de 3 minutes et quelques, un ado de 16 ans (et notre échantillon d'ado britannique ici mentionné baigne pourtant dans la musique) n'a pas la curiosité de se pencher sur la discographie complète, par exemple, de Clash. Il se "contente", se satisfait de trois ou chansons de Clash. Et ne pense pas devoir (ou pouvoir) aimer Clash dans son ensemble. Trois ou quatre fois 3 minutes de Clash lui suffisent...

Le petit fan de Jagger, sur la photo, doit avoir une cinquantaine d'années aujourd'hui. S'il a des enfants, aiment-ils les Stones ? Je veux dire : les Stones, comme groupe, comme oeuvre, comme cheminement, comme masse de travail ? Ou alors... se contentent-ils d'aimer... quelques chansons des Stones ? Who knows... •


3 commentaires:

  1. Cher Emmanuel
    je ne sais s'il faut en être triste mais cette tendance me semble bien réel. Pour ma part, j'aime les groupes, et j'aime les albums. Si la compilation ou la playlist a son charme évident, j'aime écouter un album dans son intégralité, en soupeser les temps forts et les temps faibles, en chercher la cohérence (sans toujours la trouver) ou la consistance. On remarquera ainsi qu'un album de Neil Young comporte toujours un morceau un peu bancal, alors que certains albums sont rehaussés par la force d'une seule chanson ("Absent friends" de Divine Comedy par exemple avec le merveilleux "Our mutual friend"). J'aime à prendre le temps de découvrir un disque et j'aime aussi à savoir qu'il m'en reste tant à découvrir...

    Ravi de voir en tous cas que vous écriviez ici. Vous m'avez sans doute oublié mais je dois d'avoir vu Peter Walsh en concert à Chinon l'an dernier. Je vous devais également beaucoup de découvertes quand vous écriviez dans les Inrockuptibles et notamment l'inégalable "Is the actor happy?" de Vic Chesnutt. Pas question pour moi non plus de vivre sans musique même si je ne la pratique pas moi-même, ce qui me rend modeste. Avec l'âge, en lisant notamment des gens comme vous, j'ai eu aussi l'envie d'écrire justement sur les albums que j'écoutais et d'en faire un blog, même si me manque votre culture et votre écriture. C'est un petit plaisir que je suis enchanté de pouvoir m'accorder.
    Amicalement.

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  2. Merci pour ce commentaire, cher "lamateur75". Je vais aller voir votre blog illico. En fait, et comme vous j'imagine, j'aime évidemment les chansons courtes, les perfect (ou unperfect) pop songs, et j'ai longtemps collectionné les singles. Le bonheur de la musique connaît des formes multiples, courtes ou longues. Ce qui m'effraie un peu pour les gamins qui découvrent le rock aujourd'hui, c'est que cette multiplicité des formes et des expériences semble se réduire ; et c'est vrai que la phrase que je cite, ce jeune anglais de 16 ans qui a du mal à se représenter le concept d'aimer un groupe, d'adhérer à ce qu'il est, ce qu'il donne sur la longueur, me fait un peu froid dans le dos... Mais bon, that's life... Au plaisir de vous lire à nouveau.
    Emmanuel

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  3. Je viens de commander le livre. Merci du tuyau !!

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