dimanche 11 avril 2010

Chaque song en son temps



J'ai parfois peur que nos vies culturelles (ou supposées telles) ne deviennent que des vastes et permanents zappings. C'est d'ailleurs une des raisons pour lesquelles, à un moment, j'ai souhaité écrire moins fréquemment sur la musique, lâchant un peu le côté "rock critic". L'enchaînement frénétique des disques, des nouveautés, me faisait littéralement paniquer. Ça allait trop vite pour moi...

Et en même temps, peut-on vraiment lutter ? Le zapping est là, partout. Il fait office de mode opératoire. La télé déborde de chaînes, souvent très mauvaises. Alors voilà, elle reste éteinte... ma télé... c'est malin... Internet, même topo. D'une page à l'autre, d'un site à l'autre, du meilleur à l'insignifiant, comme une énorme fuite en avant. J'aimerais réussir, un jour, à passer deux heures sur un seul et même site, comme on peut s'immerger dans un livre. Mais non, pas possible, pas moyen : la zappo-tyrannie est implacable.

Sortir, alors ? Ok, sortir. Alors là, aujourd'hui, j'ai voulu me promener un peu au 104, pour le festival Némo (consacré à l'art vidéo, pour aller vite), un rendez-vous dont je ne pense, a priori, que du bien. L'affiche semblait prometteuse, et riche, mais moi, j'aurais bien aimé me poser quelque part, entrer dans l'univers d'un artiste, me laisser emmener chez lui. Tranquillement. Mais non, le zapping régnait, au 104 comme ailleurs. Les formes courtes et les installations vidéo ne vous arrêtent jamais très longtemps. A l'arrivée, l'impression de n'avoir rien vu vraiment...

Retour maison. Ali Farka Touré in the stereo. C'était ça, le joli disque avec Ry Cooder, Talking Timbuktu, ou, comme très souvent ces jours-ci, un des derniers albums de Johnny Cash. De la musique anti-zapping. De la musique qui prend le temps, qui s'installe.

Et en même temps, demain, comme beaucoup, je me remettrai sans doute à zapper. A écouter des disques trop vite, à lire des trucs sans prendre tout à fait le temps. D'ailleurs, histoire d'assumer la contradiction, j'avais prévu, aujourd'hui, de vous glisser une deuxième petite playlist de saison. Des nouveautés, et quelques oldies-but-goodies. Des petits trésors pour zappeurs maladifs... pauvres de vous, pauvre de moi.

Donc voilà, là, tout de suite, mon esprit zappeur pourrait bien avoir envie d'écouter ça...

1. She & Him - In the sun
2. Pulp - Little girl with blue eyes
3. Violens - Violent sensation descends
4. The Drums - Make you mine
5. Bradford - To have and to hurt
6. Julien Pras - Solar energy
7. Cass McCombs - Dreams-come-true-girl
8. Pavement - Cut your hair
9. Mark Olson & Gary Louris - The Rose society
10. Iggy Pop & The Stooges - Search and destroy

Et voici pourquoi...

1. She & Him - Un des morceaux de leur deuxième album, Volume Two, tout frais tout chaud. Apprécié d'abord parce que je suis un grand fan de M.Ward, de ses goûts, de ses arrangements, de son sens de la prod. Mais ceci dit, sa voix à elle (Zooey Deschanel) pourrait assez vite me taper sur le système. J'aime bien son côté "fond de gorge", qui opérait merveilleusement bien sur le premier album, mais bon, là, point trop n'en faut... Au fait, vous avez vu cette vidéo où elle discute avec Brian Wilson ?

2. Pulp - A ses débuts, bien avant les Britpop years, le groupe méga-arty-mabouloute de Jarvis Cocker maniait à la perfection une sorte de double discours artistique mélangeant une fausse pop sucrée façon She And Him, justement (mélodie archi catchy, lyrisme léger) et des textes invraisemblablement grinçants et osés. Qui ne connaît pas cette chanson de 1985 doit immédiatement l'écouter, sa vie s'en trouvera immédiatement éclairée, enrichie, transformée. Et ce texte, my goodness, ce texte ! Little girl with blue eyes est dans mon top 10 de tous les temps. Vraiment tous. Dans cette vidéo, une version de 1995.

3. Violens - Parce qu'aucun zapping au monde n'arrive à m'ôter cette merveille de la tête. Lire ici ce que j'écrivais il y a quelques jours à propos de ce groupe de New York. Seule reproche : cette chanson est incroyablement trop courte.

4. The Drums - pour répondre à Loïc que oui, les Drums sont plutôt prometteurs eux aussi. J'aime plein de choses dans leurs chansons (le petit côté entêté, surtout, la capacité à faire une chanson sur trois notes), mais j'ai un doute perso sur les intentions de voix du chanteur, un peu trop Robert Smith par instants. Mais voyons l'album ! ... Quant au "live", celui des Drums était, dit-on, aussi banal et fouilli que celui de Violens... En tout cas, j'aime bien cette chanson : on dirait les Beach Boys en virée au Japon dans les années 2000, et l'anachronisme est charmant.

5. Bradford - après Pulp, une deuxième petite lucarne de nostalgie. 2010 a les Drums et Violens, mais la fin des années 80 eut quelques beaux fleurons Smithiens (une fois les Smiths éteints), dont Bradford, de Manchester, sorte de Gene avant Gene, ou de Shed Seven en moins crâneur, en plus subtile. Je ré-écoute souvent avec plaisir l'album "Shouting quietly" de Bradford, qui plairait sans doute beaucoup à Thierry Haliniak, le songwriter et chanteur du groupe français My Raining Stars. Visiblement, les disques de Bradford se trouvent toujours en cherchant un peu.

6. Julien Pras - Ben, juste parce qu'il est sacrément doué, Julien Pras, non ? Après Calc, ce bel album solo. Pas pu aller le voir à la Cigale la semaine dernière, juste entouré de cordes... Got damn it, I missed it. Je me console en écoutant "Southern kind of slang", son album. Quelques extraits par ici.
PS à Julien Pras ou à son ingénieur du son : wouaahh, ce son de guitare sèche, sur Solar energy, wouah wouah wouah et wouah again. Martin ? Enregistrée comment ?

7. Cass McCombs - parce que, comme je vous le dis : on zappe souvent trop vite et on peut manquer des disques-amis. Comme celui-là, intitulé Catacombs, quatrième album de cet américain. Sorti l'an dernier. Oui, en 2009. Chose étrange, assez insaisissable. Sonorités un peu rétro, comme chez She & Him, et une voix un peu distante, comme un Andrew Bird qui douterait encore de son propre talent. Si vous voulez en savoir plus, c'est par ici.

8. Pavement. Parce qu'ils reviennent et que ça c'est bien. Parce que j'ai des fameux souvenirs de concerts de Pavement, aussi, surtout un, en 92, pour la sortie de "Slanted and Enchanted", au Boardwalk, à Manchester. Et qu'à cette époque-là, Malkmus et ses copains ouvraient la route pour des tas de groupes bien foutus d'aujourd'hui. Sans jamais, une seule seconde, se prendre au sérieux... Ici, le clip formi-formidable de Cut your hair.

9. Mark Olson & Gary Louris. Même motivation que pour Cass McCombs. Parce qu'on zappe trop vite et qu'on peut manquer des disques-amis. Comme celui-là. Sorti l'an dernier. Et aussi parce que cette chanson est tellement Stones période "Beggars Banquet" que je la chantonne souvent sans y faire attention... en pensant qu'elle est des Stones. Pour les fans d'americana qui sent bon la moisson toute fraiche. Mark Olson, of course, est aussi membre des Jayhawks, que j'aime beaucoup un jour sur deux.

10. Parce que... fuck, Iggy Pop, quand même ! Nothing to add... (si, juste un lien : cette vidéo avec Sonic Youth en 85).